Devenir négotiateur pour les PMA, un apprentissage intensif

Fatima Athoumani témoigne du parcours intense qui l'a menée à représenter son pays, les Comores, lors des négociations des Nations Unies sur le climat.

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12 December 2018

Fatima Athoumani est agent de suivi à la direction générale de l’Environnement et des Forêts, au sein du ministère de la Production et de l’Environnement de l’Union des Comores

Mon pays, l'Union des Comores, est un archipel de quatre îles, situé à 300 kilomètres des côtes de l'Afrique de l'Est. Le changement climatique accroît notre vulnérabilité aux risques tels que la montée du niveau des mers et les phénomènes météorologiques extrêmes, notamment les cyclones, les inondations et les sécheresses. Etant à la fois un petit État insulaire en développement (PEID) et un des pays les moins avancés (PMA), nous luttons avec détermination contre le changement climatique mais nous sommes désavantagés.

Je travaille depuis 2011 au département du Changement climatique au sein du gouvernement, où je suis chargée du suivi des projets relatifs à l’adaptation aux changements climatiques. J’ai également participé à l’élaboration de rapports résumant les engagements nationaux et les progrès des Comores en matière de climat auprès de la communauté internationale.

En 2016, j’ai participé à un atelier de l’Initiative européenne de renforcement des capacités (ecbi). Ce programme, dirigé par l’IIED, forme des délégués des pays en développement à négocier lors des négociations des Nations Unies sur le climat. L’allocation d’une bourse par le biais de ce programme m'a permis d'accompagner la délégation comorienne aux négociations de la COP23 à Bonn.

Experte climatique, novice diplomatique

Deux ateliers tenus à Dakar par l’ecbi en 2016 et 2017 m’ont permis d’acquérir les bases nécessaires pour qu’un délégué puisse participer aux négociations complexes sur le climat. Malgré mon expertise sur les impacts liés au changement climatique dans mon propre pays, j’ai réalisé que j’en savais très peu sur les rouages de la CCNUCC, son histoire et l’importance des accords multilatéraux. J’ignorais tout de la façon dont se déroulaient les sessions de négociation, par exemple les tactiques employées par chaque groupe cherche à défendre ses positions tout gardant le cap sur sa stratégie.

J'ai acquis de solides connaissances pratiques, par exemple au cours des séances de négociation fictives. Chaque participant endossait le rôle d’un pays et devait mener à bien les pourparlers pour aboutir à un texte commun. Il fallait apprendre les procédures officielles à suivre et la bonne terminologie à utiliser au moment de prendre la parole, former des groupes avec d’autres pays, puis formuler des positions communes… J’avais le trac et je me sentais comme dans une vraie négociation ! Ces leçons pratiques ont vraiment amélioré mes compétences.  

Plongée dans le grand bain

Puis, j’ai plongé dans le grand bain en participant à deux sessions de la CCNUCC : la COP23 en décembre 2017, puis la Conférence sur le climat à Bonn en mai dernier. Lors de ces deux événements, j’ai suivi les discussions autour des Plans nationaux d’adaptation (PNA).

J’ai d’abord eu du mal à m’adapter à ce nouvel environnement : avec tout ce monde et toute cette agitation autour de moi, je me sentais perdue ! Mais après ces débuts chaotiques, j’ai repris mes esprits, et je me suis rappelé tout ce que j’avais appris lors des ateliers de formation sur la psychologie d’un négociateur : l’importance d’avoir un mental fort, et les conseils pour éviter le stress et les angoisses. J’ai alors pu me concentrer.

Sans participer directement aux discussions officielles, j’ai pu y contribuer : lorsqu'il y avait une pause dans les négociations, certains pays en développement se réunissaient pour coordonner leurs positions. J'écoutais, je proposais des idées, je posais des questions et je continuais à apprendre tout le temps.

Manjeet Dhakal, de Climate Analytics, a présenté le programme de la COP et les négociations à venir lors de l'atelier ecbi (Photo: Matt Wright/IIED)

Mener des négociations demande beaucoup de travail préparatoire et de documentation. Même si on m’avait prévenue lors des ateliers ECBI, je ne pensais pas qu’il y aurait autant à faire ! J’avais lu plusieurs documents sur les accords multilatéraux et sur certaines thématiques (adaptation, mitigation, pertes et dommages…), mais malgré ça je me suis rendu compte qu’il me manquait des éléments de compréhension, notamment les notes et les conclusions des négociations passées.

La technique de l’usure

Lors de la COP23, les négociations sur les Fonds d’adaptation étaient complètement bloquées. Les Parties étaient arc-boutées sur leurs positions concernant l’utilisation et le financement des Fonds.  C’était impressionnant de voir les différentes stratégies déployées par certains pays : les pays développés, par exemple, faisaient traîner les négociations en demandant sans cesse des suspensions de séance, cherchant à créer de la fatigue, de la frustration, de l’énervement chez leurs homologues pour les avoir à l’usure. Je ne pensais pas qu’on pourrait arriver à l’adoption d’une décision, et pourtant petit à petit les Parties ont commencé à faire des compromis, les positions ont évolué, il y a eu un accord sur certains points.

J’ai également constaté que l’utilisation généralisée de l’anglais constituait un obstacle important pour les pays francophones. La traduction pendant les négociations est limitée : des interprètes ne sont disponibles que lors des sessions officielles ; la documentation officielle arrive toujours d’abord en anglais, tandis que les versions traduites prennent du temps à arriver. Du coup, les francophones ont toujours un coup de retard. Pour moi, il est clair que ces pays ont besoin d’un appui plus important pour renforcer les capacités en anglais.  

Ce que j’attends de Katowice

Ici, à la COP24, je continue de suivre les négociations sur les PNA. Ces plans permettent aux pays en développement d'identifier leurs besoins en matière d'adaptation et d'élaborer des stratégies pour y répondre. Mais sans soutien financier, technologique et de renforcement des capacités, les Comores et les autres PMA ne seront pas en mesure de mettre ces programmes en œuvre. La COP24 doit déboucher sur des décisions qui permettent d'accroître considérablement le financement de la lutte contre le changement climatique pour les pays pauvres – et les PMA négocieront sans relâche pour obtenir les résultats dont nous avons besoin.

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