RDC : « Aujourd'hui, notre forêt s'appelle un parc »
Lorsque les Batwas ont été expulsés de leur forêt ancestrale lors de la création du parc national de Kahuzi-Biega, les femmes de ces communautés autochtones pygmées ont perdu plus que leur foyer: elles ont perdu leur statut égalitaire au sein de la société Batwa.
Des membres de la communauté Batwa participent à un groupe de discussion à Kalehe, organisé par UEFA (Photo : UEFA)
Le parc national de Kahuzi-Biega (PNKB) couvre plus de 6 000 km² et abrite des gorilles des plaines orientales, une espèce en danger critique d'extinction. En 1980, le parc a été inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Mais le PNKB a une histoire sombre: lorsque le gouvernement du Zaïre - actuelle République démocratique du Congo (RDC) – a élargi les limites du parc en 1975, les Batwa – peuple autochtone pygmée – ont été expulsés de force de leurs terres ancestrales et se sont retrouvés sans terres, marginalisés et appauvris.
Cette étude de cas examine la situation des Batwa dans le territoire de Kalehe, au Sud-Kivu, dans l'est de la RDC. Elle a été élaborée en collaboration avec l'Union pour l'Émancipation des Femmes Autochtones (UEFA), une organisation qui soutient les femmes autochtones pygmées dans lamélioration de leurs moyens de subsistance. Pour ce faire, l'UEFA a mené des groupes de discussion dans le village de Lukungula/Cibanda, dans la chefferie de Buhavu, et dans le village de Maibano, dans la chefferie de Buloho.
Chassées de chez eux au nom de la conservation
De nombreux gouvernements considèrent les parcs nationaux comme une source de revenus touristiques et de financement de la conservation. Cependant, ils adoptent souvent un modèle – appelé « conservation forteresse » – qui consiste à expulser les populations de leurs terres et à créer des aires protégées gérées par l'État et souvent fortement militarisées.
Avant leur expulsion, les Batwa vivaient en petites communautés nomades de chasseurs-cueilleurs au sein de la forêt, avec un libre accès aux abondantes ressources forestières.
Aujourd'hui, plus de 45 000 Batwa vivent à la lisière du parc dans des villages de fortune. Ils disposent de peu de ressources et luttent pour leur survie.
Expelled from their home in the name of conservation
Many governments see national parks as sources of tourism income and conservation funding. However, they often adopt a model – termed 'fortress conservation' – that involves evicting people from their lands and establishing heavily-policed state-managed protected areas.
Before their expulsion, the Batwa lived in small nomadic hunter-gatherer communities in the forest, with free access to the forest's abundant resources.
Today, more than 45,000 Batwa live on the park's fringes in makeshift villages. They have few resources and struggle to survive.
Les ancêtres pygmées vivaient dans la forêt, et personne ne les dérangeait. Ils vivaient avec les animaux. Aujourd'hui, notre forêt s’appelle un parc
– Marco Kadende, chef autochtone
Les Batwa ont tenté de retourner chez eux, mais ils ont été confrontés à une répression violente de la part des gardes du parc et des militaires.
Une expulsion traumatisante suivie d'une extrême pauvreté
Leur expulsion de la forêt a plongé les Batwa dans une extrême pauvreté. En guise de compensation, les Batwa ont reçu de petites parcelles à usage d’habitation au sein de villages bantous, mais aucun droit durable sur des terres cultivables.
Aujourd'hui, les hommes et les femmes batwa gagnent difficilement leur vie en travaillant comme main d’oeuvre pour les Bantous, en fabriquant de l’artisanat, en élevant des cochons d'Inde ou en vendant des produits forestiers non ligneux. Ils sont victimes de discrimination de la part des communautés bantoues et marginalisés dans la politique gouvernementale, y compris au niveau local.
Le changement climatique aggrave leur situation. Le territoire de Kalehe connaît une hausse des températures et des précipitations de plus en plus intenses ainsi que des inondations et des glissements de terrain. Dans le village de Bushushu, dans la chefferie de Buhavu, près de 500 personnes ont perdu la vie dans des inondations et des glissements de terrain en mai 2023.
Les Batwa ont très peu d’options pour diversifier leurs moyens de subsistance et souffrent de la faim, voire parfois de famine.
Les femmes paient le prix fort de la perte de la forêt
Les femmes sont celles qui subissent le plus durement les conséquences de la vie en marge des Batwa. La biodiversité abondante de la forêt leur offrait de nombreuses possibilités pour subvenir aux besoins de leur famille. Elles utilisaient les produits de la forêt pour nourrir et soigner leurs proches et pour commercer avec les populations voisines.
Quitter la forêt a également remis en question leur rôle égalitaire au sein de leur communauté. Dans la forêt, les femmes batwa participaient à toutes les activités et étaient respectées. La prise de décision donnait lieu à des discussions animées, auxquelles les femmes participaient sur un pied d'égalité. Dans la tradition batwa, la voix des femmes ainées a une autorité qui n’est pas contestée.
En revanche, dans la société bantoue, qui est très hiérarchisée, les femmes sont d’avantage marginalisées. Les Batwa ont intégré des normes bantoues qui relèguent les femmes à une position subalterne, les faisant passer d’une société égalitaire à une société villageoise où leur statut est affaibli.
Ainsi, les femmes subissent une triple discrimination: elles sont marginalisées au sein de leurs communautés par les nouvelles normes sociales et elles sont discriminées par les Bantous et le gouvernement en raison de leur appartenance ethnique.
Nous travaillons pour les Batembo, et nous n'avons plus la force de nos ancêtres à cause de la malnutrition. Nous sommes marginalisées ; nous ne sommes pas considérées comme des êtres humains. Nous, les peuples autochtones, sommes véritablement dans une situation chaotique
– Faida Nyarwangu, femme leader autochtone
Les femmes doivent vendre leur force de travail aux Bantous, transporter du bois de chauffage et de l'eau, s'occuper des enfants et de la maison et, si possible, gagner un petit revenu en vendant des paniers ou des pots. Le poids de ces responsabilités les empêchent de participer à la vie politique de leur communauté.
Pendant ce temps, les hommes batwa ne peuvent plus ni chasser ni accéder aux matériaux nécessaires à l'artisanat ; beaucoup sont sans emploi et passent leur temps à boire.
Un contexte aggravé par le conflit armé
La situation des Batwa s’est encore détériorée avec l’intensification du conflit armé dans le Sud-Kivu. Depuis 2022, la guerre a entraîné morts, déplacements massifs et abandon de nombreuses familles sans aide humanitaire après la perte de leurs moyens de subsistance.
Les jeunes et les leaders autochtones sont faussement accusés d’appartenir à des groupes armés et vivent désormais cachés, sans accès aux ressources essentielles.
Par ailleurs, certaines zones du PNKB sont aujourd’hui sous contrôle de groupes armés qui exploitent les ressources naturelles en toute impunité.
Réponses : stratégies multiples
Les Batwa déploient diverses stratégies pour faire face à leur situation précaire. Ils travaillent dans les champs des agriculteurs bantous en échange d'une rémunération en nature ou en espèces. Les Batwa sont une main d’oeuvre bon marché, et les Bantous en profitent.
Parfois, ils louent un champ aux Bantous pour une saison en échange d'une poule, d'une chèvre, d'argent ou de bugabane (une forme de métayage qui consiste à utiliser un champ pendant une saison agricole et à remettre 50 % de la récolte au propriétaire). Cependant, les femmes batwa rapportent que cette méthode d'accès à la terre ne leur rapporte généralement aucun bénéfice ; seuls les propriétaires bantous y gagnent.
Nous, les femmes pygmées, souffrons beaucoup parce que nous sommes obligées de demander des champs à d'autres et que nous ne récoltons rien
– Emilienne Matene, femme leader autochtone pygmée, territoire de Kalehe
A Lukungula, territoire de Kalehe, les femmes de l’Organisation communautaire «Buuma Misi» ont mis en place des pépinières d'arbres fruitiers grâce au soutien de l’UEFA et du PNUD. Elles les vendent à leurs voisins bantous, puisqu’elles-mêmes ne disposent d’aucune terre pour les planter.
La fabrication d'objets artisanaux tels que des paniers est limitée par la difficulté d'accès aux matières premières.
La vie est devenue difficile depuis que nous avons été chassés de notre territoire... J’entre clandestinement dans la forêt à la recherche de lianes. Si l’on m’attrape, je risque la prison. Si je fabrique trois paniers par semaine, je peux les vendre 12 000 francs congolais (US$5). Mais parfois, personne ne les achète parce qu'il existe déjà des paniers modernes
– Femme autochtone pygmée, territoire de Kalehe
La fabrication de paniers peut être une source importante de revenus (Photo : UEFA)
« Stratégies de ruse »
Il arrive que les Batwa prélèvent une petite partie des récoltes dans les champs bantous. Ils ne prennent que ce dont ils ont besoin pour leur ration quotidienne, sans chercher à faire de réserves. Pour eux, ce geste relève simplement d’une stratégie de survie face à la faim et à la famine.
Nous, les descendants des Pygmées expulsés, souffrons. ... Lorsque nous avons faim et que nous n'avons rien à manger, par nécessité, je vais dans les champs des gens pour prendre quelque chose à manger comme si c'était dans mon propre champ - mais c'est du vol. Nous faisons cela parce que nous n'avons pas de semences pour nos champs
– Anonyme, femme autochtone pygmée, territoire de Kalehe
Les conflits sont fréquents entre Batwa et Bantous, qu'ils accusent de discrimination. D’autres conflits les opposent également à l'État congolais et aux autorités du PNKB.
Recherche d'une réparation juridique
Les Batwa continuent de chercher à obtenir réparation pour leur expulsion. Avec l'aide d'une ONG locale, ils ont poursuivi l'État congolais en justice en 2008, demandant la reconnaissance des droits des peuples pygmées ainsi qu’une compensation pour les nombreuses pertes subies. La procédure judiciaire s’est enlisée à plusieurs reprises : elle a atteint la Cour de cassation en 2012, où elle demeure bloquée à ce jour.
En 2015, les Batwa ont déposé une requête devant la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples. En juillet 2024, la Commission a déclaré que les expulsions forcées sans consultation préalable ni compensation violaient plusieurs dispositions de la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples et a appelé le gouvernement congolais à garantir le retour des Batwa sur leurs terres. À ce jour, aucune mesure concrète n’a toutefois été annoncée par le gouvernement.
En 2022, le gouvernement de la RDC a adopté une loi visant à promouvoir et à proteger les droits des peuples autochtones pygmées, mais l’absence de mesures d’application en limite fortement les effets.
Le peuple Batwa a été expulsé de ses forêts ancestrales pour créer le parc national de Kahuzi-Biega (Photo : UEFA)
Une approche durable : sécuriser l'accès à la terre
Afin d'accéder à des terres cultivables, l'UEFA et les Batwa ont élaboré conjointement un processus d'acquisition foncière. Ce processus commence par l'identification de terres que les Batwa peuvent acheter auprès des chefferies locales. Avec l’appui de bailleurs, l'UEFA fournit les fonds nécessaires.
Parallèlement, les communautés bénéficiaires mettent en place des structures participatives de gestion des terres avec le soutien technique de l'UEFA. L'un des éléments clés est l’élaboration d’une charte communautaire de gestion des terres assortie de règles de gouvernance démocratique. Les communautés élisent également un comité de gestion des terres composé de huit membres, dont la moitié de femmes. Le comité sollicite ensuite un certificat foncier coutumier auprès du chef de chefferie local confirmant la propriété collective batwa.
L'UEFA facilite ensuite l’élaboration participative d’un plan d’aménagement des terres impliquant l’ensemble des parties prenantes. Enfin, la terre est subdivisée en parcelles et attribuée aux ménages batwas. Chaque ménage signe un accord stipulant que la terre ne peut être ni possédée individuellement en pleine propriété ni vendue.
Grâce au soutien de la coopération suisse (DDC), huit groupes batwa provenant des chefferies de Buhavu, Buloho et Plaine de la Ruzizi ont acquis un total de 71,70 hectares de terres dans le cadre de cette initiative.
Un pas vers plus de justice
Un demi-siècle après leur expulsion, les Batwa subissent encore les conséquences de la « conservation forteresse » : perte de leurs terres ancestrales, pauvreté et exclusion sociale.
Le modèle d'acquisition et de gestion foncière participative soutenu par l’UEFA offre une voie prometteuse qui place l'égalité de genre au cœur de la gouvernance foncière. Les femmes batwa siègent dans les comités de gestion des terres, participent aux espaces publics de discussion et contribuent à orienter les décisions communautaires.
« Nos femmes prennent désormais la parole, dirigent et sont écoutées. [Dans le village de Lukungula, territoire de Kalehe], même le chef du village reconnaît leur autorité »
– Shauri Milimo, territoire de Kalehe
Cette étude de cas a été co-élaborée par IIED et l’Union pour l’émancipation des femmes autochtones (UEFA). L’UEFA œuvre à la promotion des droits des femmes et des jeunes autochtones pygmées en République démocratique du Congo. Elle soutient des mécanismes communautaires visant à la réalisation de leurs droits et à l’amélioration de leur situation socio-économique.

Cette série d’études de cas est publiée en partenariat avec Rights and Resources Initiative et la International Land Coalition.