Barrages en Afrique: conjuguer le développement national et local

L'économie et la distribution des avantages de développement découlant des grands barrages continuent d'être source de controverse. Chaque barrage est différent et les efforts visant à généraliser à partir de quelques exemples (souvent bien connus, mais parfois exceptionnels) continuent d'être la cause de problèmes. D'abord pour trouver un terrain d'entente sur la contribution au développement apportée jusqu'ici par les quelque 50,000 barrages que l'on trouve aujourd'hui à travers le monde, et ensuite sur le besoin d'en construire davantage.

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9 December 2014

Manantali dam in Mali (Photo: OMVS/SOGEM via Google license)

Alors que 14 ans se sont écoulés depuis que la Commission mondiale des barrages a consacré trois années et 10 millions de dollars pour tenter de quantifier la contribution des grands barrages au développement, le débat fait toujours rage. Si de récentes recherches ont apporté de nouvelles preuves, les pressions complexes et conflictuelles en termes de terres, d'énergie et de stockage d'eau dans de nombreux de pays d'Afrique soulèvent de puissants arguments dans les deux camps. Comme en témoigne la récente discussion au sein de l'Oxford Water Network sur L'Afrique, les barrages et le développement.

Pour la commission, l'un des problèmes résidait dans la très petite taille du jeu de données évalué (dix études complètes seulement et 125 enquêtes de barrage pour tenter de représenter les quelque 45 000 barrages censés exister dans le monde à l’époque). Finalement, la Commission a constaté que des billions de dollars étaient dépensés mais que les données n'étaient pas recueillies pour montrer si, d'un point de vue individuel ou collectif, ils constituaient véritablement un « bon investissement économique ».

Faut-il considérer toute personne favorable à la construction d'un barrage comme "un imbécile ou un menteur"?

Le Dr Atif Ansar (Blavatnik School of Government, Université d'Oxford), a en partie remédié à cette situation en présentant des données issues de 245 barrages au groupe d'experts d'Oxford. Ses conclusions étaient sans appel: globalement, d'un point de vue économique, les barrages n'avaient pas donné de bons résultats et avaient souvent dépassé leurs budgets – l'incitant à déclarer que ceux qui étaient favorables à la construction de grands barrages étaient « soit des imbéciles soit des menteurs ». Cette conclusion a provoqué une véhémente réfutation de la part de la Commission internationale des grands barrages.

D'autres membres du groupe d'experts ont argué qu'il fallait toujours considérer que cet échantillon, même plus large, ne brossait qu'un tableau « partiel » de la situation. Pour sa part, le professeur David Grey de la School of Geography and the Environment à l'Université d'Oxford (qui travaillait auparavant à la Banque mondiale) a suggéré que les multiples avantages des grands barrages sont trop souvent passés sous silence et négligés. Il a montré un lien direct entre le PIB, le nombre de grands barrages et la rareté de l'eau et il a soutenu qu'une plus grande capacité de stockage de l'eau était essentielle pour le développement de l'Afrique.

Le fait que l'Afrique souffre de régimes de précipitations capricieux et qu'elle tirerait profit d'un meilleur stockage de flux fortement saisonniers ne fait pas le moindre doute d'un point de vue hydrologique. Plus d'électricité pour alimenter les 585 millions de personnes sans accès à l'électricité en Afrique subsaharienne serait aussi un avantage bienvenu, tout comme un périmètre d'irrigation plus large tout au long de l'année pour sécuriser les moyens d'existence.

Le problème réside dans le fait que les berges des cours d'eau sont déjà très peuplées et que les plaines fluviales sont largement exploitées par les communautés locales. Les bons sites de barrage qui conjuguent des vallées profondes faiblement habitées sont rares et, dans certains pays d'Afrique de l'Ouest (comme le Ghana, le Burkina Faso, le Mali, le Niger et la Gambie), on peut dire qu'ils sont inexistants.

Donc, à qui profitent les barrages?

Le Dr David Turton de l'African Studies Centre de l'Université d'Oxford a souligné les impacts attendus du barrage Gibe III de 243 mètres de haut en Éthiopie sur les 100 000 agro-pasteurs de la basse vallée de l'Omo et les habitants du lac Turkana dans le nord du Kenya. D'aucuns redoutent que ce barrage puisse finalement abaisser le niveau du lac à concurrence de 20 mètres, ce qui aurait des répercussions adverses significatives sur les moyens de subsistance des communautés locales qui dépendent de l'agriculture et de la pêche.

Le projet a comporté bien des lacunes, avec un manque de transparence durant les phases de planification et de construction et diverses critiques de l'étude des impacts environnementaux. Mais le barrage va aussi alimenter le réseau national et régional en électricité (1 870 MW, donc plus que la capacité actuelle pour la totalité du Kenya) et apporter aux terres agricoles d'Éthiopie un système d'irrigation par gravité, créant ainsi un potentiel pour des investissements étrangers directs dans des dizaines de milliers d'hectares de champs de canne à sucre et autres cultures irriguées.

On peut donc peut-être parler de développement transformationnel, mais sûrement pas de développement participatif ou inclusif. 

L'importance des sauvegardes

Pour garantir que ces barrages profitent à un grand nombre plutôt qu'à quelques-uns, nous devons évaluer et gérer les risques sociaux et environnementaux et pas seulement nous concentrer sur les avantages économiques potentiels. La conception du Gibe III, en grande partie financé par le gouvernement éthiopien, a échappé aux clauses de sauvegardes environnementales imposées par les bailleurs ; elle est loin d'être transparente et le gouvernement kenyan ne semble pas contrarié par une baisse du niveau du lac.

Aux antipodes, le barrage de Kandadji au Niger, qui déplacera 38 000 personnes, a subi les politiques exhaustives de sauvegarde de la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Les promoteurs de ce projet gouvernemental, qui est financé par neuf bailleurs de fonds internationaux, sont invités, encouragés et tenus d'honorer des normes rigoureuses de protection sociale et environnementale. Toutefois, un grave manque de capacités des pouvoirs publics à condenser les milliers de pages des rapports des consultants en un plan intégré cohérent et gérable (et encore moins à l'exécuter) comporte ses propres risques.

Existe-t-il des « bons » barrages que tout le monde soit en mesure d'approuver?

Le groupe d'experts d'Oxford a été prié de donner un exemple de « bon » barrage (ce qui est toujours risqué, sachant que la plupart des experts ne maîtrisent que 10 à 15 grands barrages de manière vraiment détaillée).

Le professeur Grey a choisi le barrage de Manantali au Mali, en citant son caractère transfrontalier et le fait qu'il soit la copropriété de trois gouvernements, son pouvoir de génération hydroélectrique élevé et le fait que ses coûts d'investissements aient été remboursés en 25 ans. Pourtant, les cas de schistosomiase chez les enfants en aval du barrage auraient sensiblement augmenté et l'on peut lire dans l'évaluation officielle du projet (PDF) que « l'exploitation du potentiel d'irrigation fourni par le barrage de Manantali est en-dessous des attentes acceptables… [et] … la pénurie relative de terres adaptées aux cultures et la rareté des solutions alternatives pour trouver un emploi rémunérateur ont provoqué un certain mécontentement dans la population déplacée et créé des tensions entre les anciens et les nouveaux habitants ».

Pas vraiment…

Si c'est à quoi ressemble le succès du point de vue de la Banque mondiale, on peut considérer que la barre n'est pas placée assez haut. Elle reconnaît qu'inévitablement il y aura des perdants – comme l'admettait feu John Briscoe, fervent défenseur des grands barrages au sein de la Banque mondiale, qui déclarait: « Vous n'allez jamais pouvoir faire un barrage au sujet duquel chaque personne concernée va déclarer 'cela me va' ».

Des arguments de poids contre la notion de « bons » barrages ont été exprimés par d'autres personnes en d'autres forums. L'anthropologue Thayer Scudder, par exemple, a changé d'avis à propos des grands barrages vers la fin de sa carrière, ayant cru au départ que les barrages pouvaient être une force de développement et que nous allions apprendre comment résoudre les inconvénients qu'ils présentent pour les communautés touchées. Ce manque apparent d'apprentissage à propos des grands barrages a également été déploré par le Dr. Ansar, qui a déclaré que les enseignements n'ont pas été assimilés et qu'aujourd'hui nous sommes toujours aussi incapables (d'un point de vue économique) de concevoir et de construire des barrages que nous l'étions il y a 40 ans.

Le véritable test d'un développement inclusif: donner autant de poids au développement local qu'au développement national

Si l'argument du professeur Grey qui associe la croissance économique au stockage de l'eau est peut-être fondé pour des économies occidentales, comment pouvons-nous réaliser le même modèle de développement pour l'Afrique compte tenu de ses topologies différentes, ses communautés rurales souvent denses et ses régimes pluviométriques intermittents? Là où les barrages obligent la réinstallation de dizaines de milliers de personnes, ce déplacement pourra-t-il un jour arriver à rétablir des moyens de subsistance?

Ou faut-il considérer que les communautés déplacées et affectées par les barrages sont destinées à souffrir des carences permanentes en termes de développement, auquel cas – qui décide si un tel « sacrifice » dans l'intérêt national est vraiment « acceptable »? 

Personne n'a demandé aux pasteurs de la basse vallée de l'Omo ce qu'ils pensaient de ces questions, mais le test véritable d'un progrès inclusif durable consiste à donner autant de poids au développement local qu'au développement national sans mettre les intérêts d'un groupe en concurrence avec un autre.

La construction de barrages qui constituent un développement pour tous reste un défi de taille, et il est bon que le Oxford Water Network s'attaque à la complexité de cette question.

Voir la présentation de Jamie Skinner sur L’Afrique, les barrages et le développement : la gestion des impacts sur la biodiversité et les écosystèmes sur le site SlideShare de IIED.

Jamie Skinner (jamie.skinner@iied.org) est un chercheur principal dans le Groupe des Ressources Naturelles à IIED et dirige le programme Afrique de l'Ouest de la Global Water Initiative.

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