Objectif 30x30 : nouveau départ audacieux ou incapacité à protéger les peuples et la nature?

Les négociations du Cadre mondial de la biodiversité (CMB) pour l’après-2020, qui s’achèveront en début d’année prochaine, prévoient un plan visant à presque doubler le nombre d’aires protégées de sorte à ce qu’elles représentent 30 % de la planète d’ici 2030. Joe Eisen et Blaise Mudodosi s’interrogent : l’objectif 30 x 30 constitue-t-il une fausse bonne solution à la crise de la biodiversité ?

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21 October 2021

Joe Eisen is executive director at Rainforest Foundation UK; Blaise Mudodosi is coordinator at Action pour la promotion et la protection des peuples et espèces menaces (APEM)

Houses on stilts at the side of water, with trees behind

Fishing camp on the Lualaka River in DRC's Salonga National Park (Photo: Molly Bergen/WCS, WWF, WRI via FlickrCC BY-NC-ND 2.0)

Dans un arrêt qui fera date, rendu le 28 décembre 2020, cinq agents chargés de la lutte contre le braconnage dans le parc national de la Salonga en République démocratique du Congo (RDC) ont été condamnés par le tribunal militaire de Mbandaka pour viol et torture sur quatre femmes autochtones qui étaient en train de pêcher dans la rivière Yenge. C’est la première fois que des « éco-gardes » sont condamnés pour de tels crimes dans le pays.

Bien que les quatre survivantes aient rencontré de nombreux obstacles lors du procès et n’aient pas encore perçu les dédommagements promis, c’est l’une des rares fois où justice a été rendue aux innombrables victimes, à travers le monde, de la « conservation forteresse », forme militarisée de protection de la nature qui prend racine dans le mythe (en anglais) entretenu par de nombreux défenseurs de l'environnement occidentaux selon lequel une terre appréciée pour sa biodiversité charismatique est forcément un territoire sauvage et inhabité.

Les modèles dominants de conservation ne parviennent toujours pas à protéger la population

L’ampleur du problème est déconcertante. Rien que dans 11 des 700 communautés qui se trouvent à proximité du parc de la Salonga (la plus grande aire protégée d’Afrique centrale, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO), les enquêteurs locaux (PDF en anglais) de l’Action pour la promotion et protection des peuples et espèces menacés (APEM) ont trouvé trace, en 2019, de cinq exécutions sommaires, neuf viols et au moins 63 actes de torture et violence physique.

Ces enquêtes faisaient suite aux recherches menées en 2015-2016 par Rainforest Foundation UK (RFUK) et l’université d’Helsinki dans 34 aires protégées du Bassin du Congo, qui ont permis de constater des violations des droits de l’homme dans au moins la moitié de ces aires, le déplacement de populations locales dans 26 d’entre elles, et presque aucune trace de consultation locale significative.

La quasi-totalité de ces aires protégées bénéficiaient d’une aide publique au développement (APD) provenant d’organismes donateurs de l’hémisphère nord, aide qui était censée s’accompagner de protections sociales, de normes de défense des droits humains et de mécanismes de redevabilité.

Il a fallu attendre que l’affaire du parc de la Salonga et d’autres dénonciations similaires en Afrique et en Asie paraissent en 2019 dans Buzzfeed (en anglais) et d’autres médias pour que le secteur de la conservation se retrouve dans l’obligation de reconnaître la gravité du problème.

S’en est suivie toute une série d’enquêtes, d’interrogatoires et d’examens, conduisant à de faibles avancées en matière de financement et de contrôle des aires protégées. Plus que jamais, et c’est déjà ça, le langage de la conservation internationale s’articule autour des termes de « droits » et d’« équité ».

L'objectif 30 x 30 pourrait-il mettre en péril les peuples et la nature ?

Et pourtant, le plan présenté dans le cadre des négociations du CMB pour l’après-2020 visant à doubler le nombre d’aires protégées de sorte à atteindre 30 % de la planète d’ici 2030 (et éventuellement 50 % d’ici 2050) menace de porter un coup d’arrêt aux progrès accomplis.

La proposition « 30 x 30 », largement soutenue par les pays de l’hémisphère nord dont le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne (dont les pertes de biodiversité sont parmi les plus élevées), risque en effet d’ancrer le modèle de la « conservation forteresse » et de faire oublier la nécessité de s’attaquer aux causes profondes de la perte de biodiversité.

Premièrement, l’absence de dispositions beaucoup plus robustes en faveur des peuples autochtones et des communautés locales (Indigenous Peoples and Local Communities, IPLC) pourrait entraîner une hausse de l’accaparement des terres et des ressources naturelles dans un but écologique (le « green grabbing »), des violations des droits de l’homme et de l’insécurité alimentaire dont pâtiraient les individus qui contribuent le moins à la crise climatique et à la crise de la biodiversité.

Selon une étude publiée dans la revue Nature (en anglais) et d’autres parutions, RFUK estime à 297 millions, voire plus, le nombre d'individus résidant sur les terres les plus riches en biodiversité qui pourraient en subir les conséquences. Il est possible que d’autres mesures de conservation efficaces (AMCE), notamment des approches communautaires, puissent ouvrir la voie à la réalisation de l’objectif de 30 % de manière plus équitable.

Toutefois, le concept n’a pas encore été mis à l’épreuve et se prête à interprétation ; le simple fait d’en faire un moyen d’atteindre l’objectif ne signifie pas qu’il en deviendra un jour une composante essentielle.

Deuxièmement, les données empiriques sont insuffisantes pour affirmer qu’atteindre 30 % d’aires protégées freinera l’érosion de la biodiversité. Un tel objectif devrait se fonder sur une évaluation rigoureuse de l’efficacité du précédent objectif 2020 de protection de 17 % des zones terrestres et 10 % des zones côtières et marines (en anglais). 

Troisièmement, si l’on se concentre trop sur l’objectif 30 x 30, d’autres enjeux liés à la surconsommation seront laissés de côté et les problématiques de perte de biodiversité pourraient être déplacées.

Viendrait également s’ajouter le risque que de grandes entreprises cherchent à éviter d’avoir à modifier leurs modèles commerciaux en réalisant des investissements fonciers (en anglais) dans des pays où les terres se vendent à bas prix et où les régimes fonciers sont précaires, ou en achetant des crédits de compensation biodiversité ou carbone via des projets de solutions soi-disant fondées sur la nature (qui pourraient en théorie être comptabilisés dans l’objectif 30 x 30).

Faire entendre les revendications des peuples

La veille du Congrès mondial de la nature de l’UICN qui s’est tenu à Marseille en septembre, Survival International, Minority Rights Group, RFUK, APEM et d’autres ont organisé un événement alternatif baptisé « Notre Terre, Notre Nature » visant à fournir une plate-forme sur ces questions aux groupes autochtones et aux ONG locales écartés des négociations virtuelles du CMB pour l’après-2020.

L’événement, qui a réuni plus de 3 000 individus en personne et en ligne, a permis de révéler avec force l’ampleur de la conservation coercitive à travers le monde et la nécessité de redéfinir notre relation avec la nature ainsi que le rôle des IPLC dans la gérance environnementale. Ces messages ont fait écho aux appels lancés lors du Sommet des peuples autochtones dudit Congrès en faveur de l’intensification de la reconnaissance de leurs droits et de la gouvernance des territoires, terres, eaux et ressources.

Concrètement, cela pourrait amener le CMB pour l’après-2020 et les plans nationaux de promotion de la biodiversité y afférents à fixer des objectifs contraignants en matière de reconnaissance de régimes fonciers collectifs, et pourrait également conduire les pays riches à renforcer considérablement le soutien direct aux approches fondées sur les droits (en anglais), qui ont fait leurs preuves.

Cela impliquerait également de procéder à une évaluation objective de l’efficacité des aires protégées existantes et proposées, et bien évidemment de réduire notre surconsommation.

S’il ne s’attaque pas à ces problèmes, l’objectif 30 x 30 pourrait s’avérer être un feu de paille. Les communautés forestières du parc national de la Salonga, et les milliers d’autres communautés vivant dans des environnements riches en biodiversité, méritent bien mieux.

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Joe Eisen is executive director at Rainforest Foundation UK

Blaise Mudodosi is a coordinator with Action pour la promotion et la protection des peuples et espèces menaces (APEM)

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